Interdiction de la pêche électrique : quelles conséquences pour les pêcheurs français ?


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Il y a eu 402 votes contre, environ le double pour, et une quarantaine de députés se sont abstenus. La pêche électrique sera donc de nouveau interdite au sein de l’UE – de nouveau, car elle n’était pas autorisée entre 1998 et 2007, date à laquelle l’interdiction avait été levée pour permettre son expérimentation dans les eaux européennes. Depuis 10 ans, la pêche électrique était donc à nouveau légale, dans la limite de 5% des chalutiers d’un pays. Depuis plusieurs mois déjà, les Pays-Bas, gros utilisateurs de la technique, plaidaient pour son élargissement et une revue à la hausse du quota… il faut dire que le pays dépassait déjà la limite autorisée de plus de 5 fois, avec quasiment un tiers de ses chalutiers équipés de perches électriques ! Les Pays-Bas, qui avaient l’appui de la Commission européenne… C’était compter sans la levée de boucliers qui a suivi cette proposition, de la part aussi bien des défenseurs de l’environnement que des restaurateurs français, par exemple – une centaine de grands chefs ont appelé à boycotter les poissons pêchés grâce à cette technique. Résultat : à Strasbourg, ce mardi 16 janvier 2018, les parlementaires de l’Europe ont choisi d’aller à contre-sens et de voter à nouveau l’interdiction totale de la pratique dans les mers de l’Union. Une instance pour, une instance contre… c’est le Conseil des Ministres européens qui validera – ou pas – cette décision, mais il y a peu de chances qu’il ne suive pas le parlement.

 

Alors, quelles conséquences pour l’univers halieutique français ? Et bien paradoxalement, le soulagement est quasi général du côté des pêcheurs français, qui n’utilisent presque pas cette technique, comme les Anglais. La technique de la pêche électrique, utilisée sur les chaluts à perche, consiste à traîner sur les fonds marins un filet en forme d’entonnoir, tracté par une perche de plusieurs mètres de long, et muni d’électrodes qui envoient du courant dans les substrats où se cachent les poissons plats, les plus appréciés et les plus chers sur le marché, comme les plies, les limandes, les carrelets, les soles, ou les turbots. En clair, une pêche ultra rentable puisqu’elle permet d’attraper plus de poissons, de viser des espèces chères et de consommer moins de carburants tout en récoltant des ressources à gros profit, et en quantité.

 

Pour les pêcheurs français, la pêche électrique est à bannir, ils y sont très majoritairement opposés, ne l’utilisent pas, et saluent cette interdiction indispensable pour préserver les ressources et les métiers de la filière : à leurs yeux, la pêche électrique constitue une atteinte aux règles de la concurrence loyale, et menace la survie même des fileyeurs, qui utilisent une méthode beaucoup plus douce et naturelle : poser les filets, les laisser toute une nuit et récupérer les poissons le lendemain. « On appelle cela une technique dormante, qui respecte l’environnement, l’écosystème de la mer, les cycles de vie des poissons, et préserve les fonds marins sans dépenser davantage de gasoil que les chalutiers à perche néerlandais », analysent les experts de Cofrepêche Aquafrance, un bureau d’études international spécialisé dans la pêche, l’aquaculture et les environnements marins.

 

« A l’inverse, la pêche électrique épuise les ressources et abîme les fonds, car elle est beaucoup moins sélective et donc forcément moins développement durable. Surtout, elle a largement perturbé depuis 2007 l’équilibre qui existait entre les pêcheurs aux filets traditionnels et les chaluts à perche qui raclaient les fonds, mais sans utiliser d’impulsions électriques. Les quotas étaient répartis équitablement entre les uns et les autres, alors que l’introduction de la méthode électrique a bouleversé la donne, les pêcheurs à la perche électrique organisant des sortes de razzias, rafflant tout, et obligeant les pêcheurs traditionnels à aller toujours plus loin au large pour trouver de quoi atteindre leurs quotas. Certains ont divisé leur chiffre d’affaires par deux, beaucoup ont failli faire faillite… cette interdiction est inespérée et pourrait relancer largement l’économie du secteur de la pêche traditionnelle ».

 

Sans compter les bienfaits d’une telle décision pour l’écosystème marin de l’Union européenne : plusieurs études ont déjà montré que « l’électrisation des fonds marins » était néfaste, voire dangereuse, notamment parce qu’elle touche sans discernement les petits poissons, pas encore arrivés à maturités, et même les œufs, dégradant très rapidement les ressources et menant certaines espèces au bord de la menace d’extinction. D’autant que ces décharges électriques ne touchent pas que les poissons, mais toute la faune et la flore sous-marine, menaçant la biodiversité dans son ensemble. Enfin, la technique est cruelle : elle fracture la colonne vertébrale des espèces, les fait mourir d’hémorragies internes, en abîme les chairs et la saveur.

 

« Parfois jusque 70% de la pêche va être rejetée en mer parce qu’elle est impropre à la vente, du fait de l’électrocution, parce que les poissons ont des brûlures, des ecchymoses, des déformations du squelette », explique David Sussman, fondateur de l’ONG Pure Ocean, mais aussi PDG de Seafoodia, une entreprise vieille de plus de 20 ans, acteur incontournable de la scène commerciale internationale, et qui vend plus de 55 000 tonnes de fruits de mer et de poissons chaque année, aux Etats-Unis, en Europe et dans plus de 60 pays, faisant travailler les pêcheurs d’une quarantaine de nations. Preuve que la pêche peut être rentable, et éthique en même temps, respectueuse des ressources, raisonnée et pour autant fructueuse. Amoureux de la mer et de ce qu’elle offre aux hommes, ce patron hors norme est farouchement opposé au principe de la pêche électrique : « Par nature, elle va prendre les gros et les petits poissons, cela inclura les larves, les femelles pleines, les petits poissons, mais aussi les vers, les mollusques, tous ces organismes à la base de la chaîne alimentaire, donc cela a forcément une incidence sur la reproduction, et accélère l’épuisement des stocks. Nous n’avons pas besoin de ce type de méthode pour pêcher de manière plus écologique au niveau de la consommation de carburants. On peut consommer 20 à 40% de carburant en moins grâce à la recherche et développement, grâce aux innovations, sans utiliser cette technique qui provoque la destruction d’une partie de l’écosystème. Cela s’apparente à la pêche à la dynamite, c’est le meilleur moyen d’être sûrs qu’un jour il ne restera plus rien au fond des océans ! Chez Seafoodia nous avons toujours refusé catégoriquement la pêche électrique ».

 

Cette décision du parlement européen ne pénalisera pas non plus les pêcheurs français traditionnels par rapport à leurs concurrents dans le reste du monde : la pêche électrique est prohibée en Australie, en Russie, aux Etats-Unis, mais aussi au Kenya, en Uruguay ou au Brésil, et elle n’est généralisée nulle part. Même les Chinois, qui l’ont pratiquée de manière intensive pendant un temps, ont fini par faire marche arrière et l’interdire eux aussi, se rendant compte des dégâts qu’elle occasionnait sur les fonds marins et de la menace qu’elle représentait pour la reproduction des espèces… finalement contreproductive, la pêche électrique à haute dose a considérablement abîmé leurs stocks, et aura finalement nuit à tout le secteur halieutique chinois au lieu de le doper comme espéré.

 

 

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